Boussole


Une feuille blanche posée sur une table. Une photographie. Quel bel objet cylindrique en cuivre. Il est âgé d'un peu plus d'un siècle. Je me souviens encore bien précisément de ce jour où il me fut restitué avec son compas et sa paire de jumelles par un cousin, aujourd'hui récemment disparu. Un véritable monument plein de significations ce bel objet qui aurait connu notamment la Grande Guerre 1914-1918 dans les mains d'un autre illustre cousin, Capitaine de l'Armée de Terre, élevé au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur en 1922. Avec son cadran et son aiguille aimantée, indiquant inlassablement le Nord à son utilisateur, il fixe une direction à nos sens physiques, à nos perceptions géographiques et parfois spirituellement à nos aspirations, à nos intuitions, à nos rêves ; parfois dangereusement à certaines de nos utopies jusqu'à l'apparition du douloureux mur des réalités.

Cet objet serait né, quelque-part en Orient, sans doute en Chine ; première trace littéraire d'une telle instrumentation parlant de magnétisme se trouvant dans un ouvrage de Wang Xu du IVème siècle avant J.C. Première certitude scientifique de l'existence de l'instrument se trouvant résumée dans l'ouvrage "De la nature des Choses" publié en 1190, du philosophe et encyclopédiste anglais Alexandre Neckham (1157-1217). Le mot directeur est l'impulsion, l'acte créateur initial du début d'un chemin de pensée à l'égale imagerie de la percussion d'une cartouche de fusil qui allume la poudre de la conscience propulsant la balle mais encore faut-il ensuite, comme toute trajectoire (qu'elle soit celle définissant un objet physique ou un développement cognitif), être en mesure d'en tenir fermement la direction, un itinéraire plutôt cohérent pour notre crédibilité.

"Rien n'égale la timidité de l'ignorance, si ce n'est sa témérité. Quand l'ignorance se met à oser, c'est qu'elle a en elle une boussole. Cette boussole, c'est l'intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliqué." 
Victor Hugo - Les travailleurs de la mer (1866)

Avec une boussole, on suit une voie, on poursuit un but, on incarne une destinée pas toujours bien définie car avec cet outil essentiel, on se cherche aussi parfois, on expérimente, on s'interroge sur le monde nous entourant pour tenter de mieux le définir, pour finalement souvent mieux se retrouver avec notre essence et nos opinions. Ainsi, serait-il souhaitable en poursuivant le pouvoir inducteur d'un mot ou de plusieurs balises directrices, de ne pas la perdre...La boussole. L'excellence de cette métaphore trouvant sa source dans la définition que se faisaient les médecins du Moyen-âge de notre cerveau humain. En ces temps reculés de nombreux siècles, la tête de l'homme était en effet comparée à un vaisseau dont la partie antérieure (sinciput) était la proue et la partie postérieure (occiput) était la poupe. Sens de cette définition que l'on retrouve plusieurs fois dans les textes d'un moine du Mont-Cassin autour de 1070. Et la boussole serait à juste titre pour ces anciens la définition esthétique de notre cerveau qu'il convient d'en rester parfaitement maître, même dans les tempêtes existentielles les plus ardues en souvenir du philosophe stoïcien et homme d'Etat, Sénèque (Ier siècle après J.C) : 
"C'est pendant l'orage que l'on connaît le pilote.".

Nous avons beau être parfois assez affirmatifs et forts confiants en nos opinions, restons toujours sages, ouverts, réceptifs à l'environnement car quand le borné affirme, le savant cherche et le sage réfléchit. Ainsi, nous constatons fréquemment au cours d'un épisode temporaire de faiblesse dans leur vie, de très brillants intellectuels s'embrouiller dans leurs motifs ou leurs raisonnements, s'enliser dans des fantaisies ridicules, s'obstiner dans leurs calculs erronés, se tromper lamentablement dans leur diagnostic. Indiscutablement, ils ont perdu la boussole. Restons donc fort modestes et d'insatiables observateurs pour mieux "imager" le monde. Acceptons au gré de notre existence, même déboussolés par les considérations extérieures de nos semblables, le balancement de l'aiguille de notre boussole car constance absolue d'opinions d'autrui comme dans les nôtres, n'étant point démonstration d'intelligence. Seule certitude étant qu'il n'existe aucune certitude qui tienne.

"Ainsi votre intérêt est toujours la boussole - Que suivent nos opinions." 
Jean-Pierre Claris de Florian - Fables (1792)